Littérature·Science-Fiction

Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer : SF folle et ambitieuse et philosophie des Lumières

Vertigineux.

Voilà, je pourrais m’arrêter là et vous laisser vous démerder avec ça. Parce que « vertigineux », ça me paraît le bon mot pour décrire Trop semblable à l’éclair, d’Ada Palmer. Soit un truc tellement énorme et complexe, inclassable, qu’on perd parfois un peu pied à sa lecture. Mais bon, au final, mon argumentaire serait quelque peu réduit et je passerais pour *très* légèrement paresseuse. Aussi vais-je tâcher de faire un effort et de vous expliquer pourquoi ce livre m’a fichu une telle claque monumentale. Accrochez-vous, ça risque d’être un peu long !

Ma découverte de Trop semblable à l’éclair débute dans une librairie parisienne, à l’automne 2019, qui organise alors une rencontre avec Alain Damasio (La Horde du Contrevent, tout ça tout ça). Alors que j’attends patiemment avec d’autres inconditionnels de l’écrivain que l’événement tant espéré commence, je surprends une conversation entre le libraire et un de ses clients réguliers, qu’on pourrait résumer ainsi : « Trop semblable à l’éclair, c’est vraiment un truc de dingue !!! » (oui, avec 3 points d’exclamation, no less). Le bouquin vient alors juste de sortir. Voilà donc ma curiosité titillée, éveillée, d’autant plus que 1) non seulement la quatrième de couverture, sur le coup, m’intrigue, que 2) la couverture elle-même en jette (on ne juge pas un bouquin à ça, paraît-il, mais bon, ça joue quand même), mais aussi que 3) je me rends compte par la suite que la publication du roman d’Ada Palmer bénéficie d’un bouche-à-oreille plus qu’élogieux, ce dernier ayant reçu le prix du Meilleur premier roman du Compton Crook Award 2017 (qui récompense le meilleur premier roman de l’année en langue anglaise dans les littératures de genre) et ayant été finaliste du prix Hugo la même année. Tout cela est fort séduisant, n’est-il pas ? Et encore, ce n’est rien par rapport à ce qui va suivre.

Parce que d’emblée, Trop semblable à l’éclair m’apparaît comme un roman à la fois ambitieux et exigeant, qui sort allègrement des cases. Une impression que me confirmera plus tard le boss du Bélial, sa maison d’édition, qui m’expliquera au cours d’une conversation sur les littératures de genre que sa découverte et sa publication relèvent presque du miracle éditorial : une enseignante américaine en histoire, totalement inconnue au bataillon, qui, pour son premier roman, nous sort un pavé de 653 pages, premier tome du premier dyptique sur les deux prévus (soit 4 livres pour les pas forts en math au fond de la classe) d’une série intitulée Terra Ignota qui place au cœur de son intrigue une réflexion sur la philosophie des Lumières. Si ce n’est pas parfaitement improbable, ça ! Mais du coup, me voilà fort intimidée par ce bouquin qui me menace de sa tranche alors qu’il repose d’une manière trompeusement innocente sur mon étagère, partagée entre l’envie de m’y plonger, la peur d’être déçue après tout ce matraquage positif, et l’angoisse de… n’y rien comprendre. Il m’aura fallu presque huit mois et deux confinements avant que j’accepte enfin de lâcher prise (car c’est clairement ce qu’il vous demande de faire) et d’ouvrir – ENFIN – cet intriguant Trop semblable à l’éclair.

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Trop semblable à l’éclair, édité au Bélial

Nous sommes en 2454. Les États, en tant que nations constituées et organisées, ont disparu pour être remplacés par sept « Ruches », qui s’étendent à travers le monde et reposent sur des principes fédérateurs et des modes de gouvernement qui leur sont propres : les productifs Maçons, les Humanistes, toujours à la recherche du perfectionnement individuel, les indulgents Cousins, les Mitsubishi et les Européens, qui ont préféré s’identifier à leur origine géographique, et les Gordiens (référence au « nœud gordien » ?) qui ne vivent que pour la logique. Et puis, enfin, il y a les Utopistes, qui délaissent les contingences de la société et les jeux de pouvoirs pour se projeter vers les étoiles et rêver de la conquête de Mars. Désormais, chacun est libre, à sa majorité, de décider où ira sa citoyenneté, quel que soit son lieu de naissance. Le pouvoir politique, lui, repose essentiellement dans les mains d’une petite dizaine de dirigeants, élus ou nommés selon des principes par essence démocratiques.

Cette nouvelle organisation planétaire, comme on nous l’explique en filigrane, est rendue possible et pertinente par l’invention de la voiture volante, qui permet de raccourcir les distances et met l’intégralité du monde à portée de main. Le concept de famille nucléaire s’est également effacé au profit du bash, soit un rassemblement choisi de personnes qui partagent les mêmes idéaux et les mêmes aspirations – mais pas le même sang. Enfin, suite à un conflit meurtrier, toute forme de religion organisée est proscrite, croyance et foi relevant strictement de la sphère individuelle et privée. Dans cet univers où les rapports sociétaux ont été bouleversés, chaque citoyen est équipé d’un traceur, qui le relie continuellement au monde et aux autres et qui, comme son nom l’indique, permet de suivre ses moindres faits et gestes. Résultat, meurtres et crimes violents ont presque disparu et la société jouit d’une paix durable, entre idées des Lumières et despotisme éclairé et bienveillant… au détriment toutefois d’une certaine liberté.

Or ce bel ordre mondial est menacé lorsque le narrateur, Mycroft Canner, un Servant – un criminel condamné à mettre sa vie au service de la communauté – se retrouve au cœur d’une histoire de vol : celui de la liste des Sept-Dix, qui recense les dix personnalités les plus influentes de l’année, réalisée par le Black Sakura, l’un des huit journaux les plus importants du monde. Car, d’apparence bénigne, cette affaire est en réalité susceptible de bouleverser les rapports de force entre les Ruches. D’autant plus que le bash Saneer-Weeksbooth, chargé de superviser le réseau des voitures volantes, est directement impliqué. Et qu’il abrite en son sein Bridger, un jeune garçon qui possède le pouvoir de donner vie aux objets inanimés et dont Mycroft s’efforce de dissimuler l’existence…

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Je pense que, à la lecture de ce résumé (que, malgré les apparences, j’ai tenté de condenser au maximum), vous vous êtes rendu compte à quel point Trop semblable à l’éclair présente un univers de science-fiction aussi riche que complexe, aussi dense qu’inhabituel.  Ada Palmer place son intrigue dans un monde à la fois très semblable et très différent du nôtre. Ici, il n’est pas (encore) question de voyage dans l’espace, d’êtres humains technologiquement améliorés ou de catastrophe nucléaire massive, et si la plupart des institutions mondiales actuelles ont disparu, certaines ont naturellement évolué vers une autre forme – l’Union européenne devenant une Ruche, par exemple. Pour autant, la présence de ces éléments familiers ne fait que souligner l’originalité et la singularité déconcertantes de ce contexte mondial. Et ce d’autant plus qu’Ada Palmer nous y largue sans la moindre explication ni le moindre guide de lecture.

À nous de reconstituer le puzzle de cet univers en fonction des informations qu’elle distille tout au long de ces 600 et quelques pages, d’associer les personnages les uns aux autres – et il y en a pléthore, qui se partagent des liens de bash, de sang et autres déclinaisons –, de comprendre les motivations de chacun, de naviguer entre différentes intrigues et de déterminer comment celles-ci s’entrelacent les unes aux autres, le tout rythmé, commenté par les observations philosophiques de Mycroft Canner. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai dû revenir en arrière pour me remémorer certains éléments et les relier logiquement à ce que je venais de lire. Les liens entre les diverses lignes narratives sont effectivement loin d’être apparents, seuls quelques indices lâchés ici et là – et qu’il est facile de louper dans un moment de distraction – permettant de les établir. En un mot comme en cent : Trop semblable à l’éclair est un bouquin HYPER exigeant, qui réclame de nous d’être attentifs à chaque instant. D’autant qu’Ada Palmer ajoute une petite difficulté : au XXVème siècle, le genre a disparu et les pronoms « il » et « elle » sont désormais remplacés par le neutre « on », ce qui peut parfois porter à confusion. Et ça a l’air gonflant, dit comme ça, mais en réalité, de mon point de vue, c’est tout simplement génial. Parce qu’au fond, ne pas être prise pour une imbécile à qui il faudrait tout mâcher, ça fait du bien. Et c’est également très gratifiant. Car les derniers chapitres, passionnants, ouvrent la porte à un certain nombre de révélations qui ont été si intelligemment amenées tout au long de l’intrigue qu’elles font parfaitement sens… tout en nous fichant une belle claque dans la figure.

Pourtant, paradoxalement, il ne se passe pas grand-chose dans Trop semblable à l’éclair. Ou du moins pas grand-chose de spectaculaire. Il s’agit en réalité pour Mycroft Canner de se faire le rapporteur de l’Histoire et d’expliquer à un lecteur du futur, auquel il s’adresse à intervalle régulier, la chaîne des événements qui ont conduit à un nouveau bouleversement du monde, que l’on sent très proche. Alors que l’enquête aux multiples ramifications sur le vol de la liste progresse à petits pas, tout repose en réalité sur les jeux politiques et d’influence auxquels se livrent les puissants, tous plus ou moins apparentés, vivant dans une sorte d’entre-soi déconnecté du reste de l’humanité, et sur le lent mais captivant dévoilement des coulisses du pouvoir et de l’organisation sociétale, qui fonde ses modes de pensée sur la philosophie des Lumières. Et c’est là aussi que le roman tire une partie de son incroyable richesse. Ada Palmer, par la voix de son narrateur, multiplie les réflexions sur la pensée du XVIIIème siècle, convoquant tour à tour Voltaire, Diderot ou encore Rousseau pour explorer les notions de puissance et organisation politiques et décortiquer le rapport aux autres et à la spiritualité. Et elle le fait avec beaucoup de pédagogie et d’intelligence, offrant un véritable éclairage sur leurs positions philosophiques respectives – je pense d’ailleurs ne pas être la seule à avoir découvert le Marquis de Sade sous un nouveau jour.

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Jacques le Fataliste a beaucoup inspiré Ada Palmer

En découle un récit lent mais d’une belle audace qui multiplie les modes et les formes d’écriture pour mieux embrasser ses différentes explorations narratives. Il n’est ainsi pas rare de voir la prose du roman se transformer en dialogues de théâtre, voire de théâtre philosophique, rappel, selon les mots même d’Ada Palmer, à l’œuvre Jacques le Fataliste, de Diderot, qui infuse jusque dans le rapport que le lecteur noue avec Mycroft. Même les noms ici, directement puisés dans les grands mythes antiques et littéraires, ont plusieurs niveaux de signification. Bref, il faut s’accrocher pour suivre les circonvolutions de l’intrigue, surtout dans le premier tiers, alors que se pressent les personnages et les concepts inconnus. Malgré tout, la plume d’Ada Palmer sait rester fluide et claire, emprunte parfois d’une certaine poésie, ce qui fait de Trop semblable à l’éclair une lecture, certes complexe, mais toujours plaisante. Il faut d’ailleurs saluer le travail de la traductrice Michelle Charrier qui, preuve de sa qualité, a reçu le prix de Meilleure traduction au Grand Prix de l’Imaginaire 2020.

Mais au-delà de tous ces éléments, je pense qu’une grande part de ma fascination pour Trop semblable à l’éclair vient, en premier lieu, de la personnalité de son narrateur, Mycroft Canner – et pourtant, des personnages magnétiques, Trop semblable à l’éclair en regorge. Mycroft Canner, dont le nom est une référence à Mycroft Holmes, frère du célèbre Sherlock, personnage à l’incommensurable intelligence mais d’une excessive passivité. Mycroft Canner, qui se présente sous les traits d’un simple rapporteur d’histoire, humble jusqu’à la servilité, et qui pourtant fréquente les plus grands de ce monde. Mycroft Canner, qui se veut notre guide, notre phare, presque, dans cet imbroglio politique où surgit le surnaturel en la personne de Bridger. Mycroft Canner, qui brise sans cesse le quatrième mur pour s’adresser à nous, lecteurs, tisser un lien d’intimité avec nous et nous éclairer sur les motivations et le caractère de ceux qu’il côtoie, comme s’il avait une connaissance omnisciente de chacun. Mais Mycroft Canner, enfin, qui s’attire notre confiance avant de se révéler, au fil de la lecture, de plus en plus ambivalent et ambigu.

Ce n’est que par petites touches que ce dernier nous dévoile son passé, nous entraînant lentement à une compréhension plus complète de son personnage, bien plus énigmatique et obscur qu’il n’y paraît. Et qui finit même par susciter l’horreur. Le personnage, insaisissable, déborde de toutes les cases : compagnon d’infortune des pauvres, confident et instrument des puissants, à la fois ironique et sage, humaniste et monstrueux. C’est pour moi l’un des éléments les plus intéressants du roman : cette manière de m’avoir poussée à m’interroger au fur et à mesure sur les sentiments que j’éprouvais pour Mycroft, sur sa sincérité, et sur le niveau de confiance, aussi, que j’étais prête à lui accorder en tant que narrateur de l’histoire.

Moi, Mycroft Canner, si étonnamment vivant, j’ai été le premier être humain à tomber sur ce miracle. Je n’ai qu’une certitude, lecteur : la Providence existe.

Alors oui, Trop semblable à l’éclair n’est pas facile à lire et n’est pas à mettre dans toutes les mains. Il nous demande au contraire d’accepter de nous mettre en danger, de nous extraire de notre zone de confort, même à nous lecteurs habitués (voire un peu blasés, parfois) des littératures de l’imaginaire. Il nous impose d’être assidus et patients, aussi. Mais il nous en récompense plus que largement tellement il nous sort des sentiers battus, avec son univers d’une folle originalité, sa quantité de personnages, qui finissent par nous séduire malgré leurs travers (et ils en ont !), et l’insolente intelligence de son intrigue. Ada Palmer est clairement une auteure d’une grande érudition – son point de vue sur la continuité historique et sur l’évolution de la science-fiction, qu’elle a livré lors d’une interview avec France Culture, est, à ce titre, très intéressant et offre un éclairage plus précis sur son travail d’écrivain et sur l’écriture de Terra Ignota – et ça se sent dans sa façon d’échafauder, brique par brique, son univers. Il y a quelque chose d’un peu provocateur également, dans ce Trop semblable à l’éclair, qui dépeint une société en apparence utopique et bienveillante, policée, imprégnée de la raison des Lumières et a priori libérée de toute doctrine religieuse, mais contrôlée, où le pouvoir repose entre les mains de quelques privilégiés, et où la transgression pure, celle qui se fait par la plus grande des violences, devient l’expression ultime du désir de liberté.

Trop semblable à l’éclair, dont le titre est tiré d’une réplique de Roméo et Juliette, est un patchwork incroyable de genres, tour à tour thriller et polar, éloge de l’imagination, réflexion philosophique sur l’exercice du pouvoir et le besoin de spiritualité. En filigrane, il décrit en réalité un monde qui, sans le savoir, approche de l’implosion. Implosion dans laquelle on imagine que Bridger, mais aussi JEDD Maçon, autre personnage mystérieux à l’étrangeté dérangeante, manifestations miraculeuses du surnaturel dans une société purement rationnelle, aura un grand rôle à jouer, posant ici les bases intrigantes de sa suite, Sept Redditions. C’est surtout une œuvre de science-fiction intelligente, de celle qui questionne notre temps par le prisme du genre, un véritable OVNI littéraire et explosif qui, pour moi, offre une expérience de lecture inédite, proche de celle que j’ai pu vivre en découvrant Hypérion, de Dan Simmons.

En fait, Trop semblable à l’éclair, c’est bien « un truc de dingue », éblouissant. Vertigineux.

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